Anna S.

?-1888, prostituée

Probablement née vers 1865 à Berlin et décédée le 25 juin 1888 à Genève, Anna S., appelée aussi Anna Scherff dans certaines sources, est une prostituée qui se suicide en se jetant de la fenêtre ou du toit de la maison close où elle habite. La vie de celle dont nous ne connaissons que quelques rares éléments biographiques est tragique, mais elle porte un témoignage fort.

La vie d’Anna S. ne nous est connue que par les rapports de police. Un court chapitre lui est consacré dans l’ouvrage d’Alberto Cairoli, de Giovanni Chiaberto et de Sabina Engel, intitulé Le déclin des maisons closes. La prostitution à Genève à la fin du XIXe siècle. C’est principalement ce texte que nous résumons ici. Anna S. serait originaire de Berlin et elle aurait été « vendue » par sa mère à 14 ans à en croire des témoignages de l’époque. Elle serait passée par Francfort, Lyon, puis Genève. Anna S. était « pensionnaire » chez Madame Adèle, tenancière d’une maison close à la rue de la Croix-d’Or. Selon le système en vigueur dans le monde de la prostitution, elle était endettée auprès de cette maison. On sait qu’elle devait 2 000 francs suisses à sa souteneuse au moment de sa mort. Les pratiques de cette maison sont particulièrement bien connues, car un livre de compte a été conservé pour l’année 1876 : la dette reposait sur les frais « d’acquisition » de la femme, le loyer, la pension, les contrôles médicaux et même les habits.

Le 25 juin 1888, le rapport de l’agent de sureté est relativement détaillé : « nous constatons qu’une femme est étendue dans la cour de Madame Adèle la face du corps en haut et la tête qui baignait dans une mare de sang ». Il affirme, après avoir mené plusieurs interrogatoires, qu’Anna S. avait passé l’après-midi avec ses collègues sur la terrasse, qu’elle était gaie, mais que « sans motif » elle chantait, riait ou pleurait. Pour expliquer le suicide, il parle d’un « accès de folie qui lui est survenu tout à coup ». Une enquête policière est donc menée. Une autopsie est aussi pratiquée.

Cette maison close est, comme d’autres à cette période, surveillée par la police, et ce d’autant plus que l’opinion publique est particulièrement sensibilisée à la problématique. Cela transparait dans les quelques lignes que le Journal de Genève consacre au sujet. Des philanthropes et militant.e.s demandent alors l’abolition des maisons closes. En 1875, Josephine Butler fondait à Genève la Fédération abolitionniste internationale. Une conférence a lieu à Lausanne en 1887 et une autre à Genève en 1889. L’ouvrage Le déclin des maisons closes affirme que le suicide d’Anna S. a été un élément déclencheur important dans la lutte contre les maisons closes dans le canton. Autour du 25 juin 1888, est notée une recrudescence du « nombre de brochures, d’interventions au Grand Conseil, d’articles et de règlements ». Les milieux luttant contre l’exploitation économique des prostituées ont notamment pris appui sur la destinée d’Anna S. pour montrer que les femmes des « maisons de tolérance » sont victimes de séquestration sous plusieurs formes, notamment par l’endettement. Quelques jours avant le décès d’Anna S., une autre prostituée avait tenté de se suicider en se jetant d’une fenêtre. Un militant avait alors fait paraitre une brochure au titre choc Quand la porte est ouverte, on ne passe pas par la fenêtre.


Biographie : Sarah Scholl

Sources
  • « Une tentative de suicide », Journal de Genève, 24 juin 1888, p. 2.
  • « Un nouveau fait », Journal de Genève, 26 juin 1888, p. 3.
  • Ochsenbein, Charles-Louis, Quand la porte est ouverte, on ne passe pas par la fenêtre, Genève, Rivera & Dubois, 1888.
  • Ochsenbein, Charles-Louis, Libres ou séquestrées ?, Genève, Rivera & Dubois, 1888.
Bibliographie
  • Cairoli, Alberto, Chiaberto, Giovanni, Engel, Sabina, Le déclin des maisons closes. La prostitution à Genève à la fin du XIXe siècle, Genève, Zoé, 1987.
  • Käppeli, Anne-Marie, Sublime croisade. Éthique et politique du féminisme protestant, 1875-1928, Genève, Zoé, 1990.
100 Elles* - Le recueil

Retrouvez cette biographie dans le recueil

L’avenue Ruth Bösiger ? La rue Grisélidis Réal ? Ou le boulevard des Trente Immortelles de Genève ? Si ces noms ne vous disent rien, c’est parce que ces rues n’existent pas. Ou pas encore... À Genève, l'Escouade a fait surgir cent femmes* du passé où elles avaient été enfouies, en installant de nouveaux noms de rues dans la ville. Le livre 100Elles*constitue le recueil de ces cent portraits illustrés.

Cent biographies de femmes ayant marqué l'histoire du VIe au XXe siècle pour lutter contre l'effacement des figures féminines de la mémoire collective et les mécanismes patriarcaux de l’historiographie.

Cet ouvrage est le fruit d'un travail collaboratif, local et inclusif. Rédigé par des historiennes de l’Université de Genève et réalisé sous la direction de l’Escouade, il est illustré par dix artistes genevoises, alumnae de la HEAD – Genève, partenaire du projet.

Ouvrage disponible en librairie et sur le site des Editions Georg: https://www.georg.ch/100elles