Yvonne ELLES
Source/Voix ouvrière, 11 octobre 1961

Yvonne ELLES

novembre 1961, Ménagère et candidate au Grand Conseil de Genève

Née en 1903, Yvonne Elles est une ménagère, une femme au foyer dans la terminologie actuelle, c’est-à-dire une femme qui travaille au sein de la sphère domestique. Sa biographie, qui reste encore à écrire, sera sans doute l’une des plus difficiles à réaliser. Confinées dans la sphère privée, les femmes au foyer ne laissent en effet guère de traces permettant aux historien.ne.s de décrire leur profession et leur quotidien. L’un des objectifs du projet 100Elles* est de mettre en valeur les diversités socioéconomiques et culturelles des femmes ayant contribué individuellement et/ou collectivement à l’histoire de Genève. Au vu de l’absence de recherches historiques sur certaines catégories sociales, nous avons parfois choisi des figures symboliques afin de garantir cette représentation.

Grâce à sa candidature aux élections au Grand Conseil de Genève de novembre 1961, la première élection où les femmes sont autorisées à se présenter, Yvonne Elles n’est pas totalement tombée dans l’oubli. Elle est alors l’une des candidates du Parti suisse du travail (PdT), parti communiste qui soutient certaines revendications féministes comme le droit de vote au niveau fédéral, l’égalité dans la famille, des formations professionnelles égales, l’assurance-maternité obligatoire et l’égalité salariale. Dans le portrait d’elle dressé par Voix ouvrière, le journal du PdT, Yvonne Elles est présentée comme « ménagère. Figure populaire dans son quartier de Plainpalais où elle assiste, dépanne, aide, conseille. Membre du comité du Mouvement Populaire Féminin ». Elle est vingt-troisième sur une liste de soixante-six candidat.e.s (la première femme est huitième).

Dans le cadre du projet 100Elles*, le nom d’Yvonne Elles est le symbole des ménagères, de leur condition de vie et du travail qu’elles accomplissent pour la société. Contrairement aux idées reçues, les femmes ont de tout temps travaillé. La majorité d’entre elles étaient, comme les hommes, paysannes, elles œuvraient également en tant que domestiques, couturières, marchandes, ouvrières, commerçantes, etc. Le modèle de la femme au foyer, « bonne ménagère », comme idéal de la condition féminine est une invention du dix-neuvième siècle bourgeois. Il s’impose lentement dans les faits – en 1910 en Suisse 46,9 % des femmes ont un emploi salarié –, n’est statistiquement majoritaire que dans la brève période de l’entre-deux-guerres avant de décliner à nouveau. Statut bourgeois à l’origine, la femme au foyer qui gère la maisonnée devient également une réalité de la petite bourgeoisie et du monde ouvrier dans le courant du vingtième siècle. Avoir sa femme au foyer est alors, pour les hommes, une marque de réussite sociale.

Labeur harassant et répétitif dont la réussite se reconnait à son invisibilité, le travail domestique est un travail qui n’a plus le droit de se dire et qui n’est pas salarié, mettant les femmes dans des situations d’extrême dépendance envers les hommes. Dans les années cinquante et soixante, période où Yvonne Elles exerce cette profession, de nombreuses inventions technologiques destinées à simplifier la vie des femmes au foyer sont réalisées dans le domaine des arts ménagers (machine à laver, couche jetable, prêt-à-porter, prêt à cuisiner). Malgré ces innovations, les tâches ménagères restent jusqu’à aujourd’hui chronophages et pénibles. À titre d’exemple, le nettoyage quotidien (balayage ou aspirateur, dépoussiérage) prend vingt-cinq minutes par pièce, faire les lits entre cinq à dix minutes par lit, la vaisselle pour quatre une vingtaine de minutes trois fois par jour, repasser une chemise d’homme au col amidonné, une demi-heure, quatre kilogrammes de lessive, quatre heures hebdomadaires. À cela s’ajoute faire la cuisine, aller au marché, chercher les enfants à l’école, surveiller les devoirs, etc.


(LP)

Sources
  • « Votre page Madame. Si précieux est votre temps… Ménagez-vous », Voix ouvrière. Organe du Parti suisse du travail, n° 53, 4 mars 1961.
  • « Genève. Les candidats du Parti du travail au Grand Conseil », Voix ouvrière. Organe du Parti suisse du travail, n° 229, 4 octobre 1961.
  • « Les candidates du Parti du travail », Voix ouvrière. Organe du Parti suisse du travail, n° 236, 12 octobre 1961.
Bibliographie
  • La ménagère, une travailleuse : autrefois-aujourd’hui. Compte-rendu du colloque organisé par le Collège du travail à Genève, les 10 et 11 mars 1983, Genève, Collège du travail, 1984.
  • Schweitzer, Sylvie, Les femmes ont toujours travaillé : une histoire de leurs métiers, XIXème et XXème siècle, Paris, O. Jacob, 2002.
  • Studer, Brigitte, Vallotton, François, Histoire sociale et mouvement ouvrier. Un bilan historiographie 1848-1998, Lausanne, Éditions d’en bas, 1997.