TRENTE IMMORTELLES DE GENEVE
Bibliothèque publique de Genève

TRENTE IMMORTELLES DE GENEVE

1778-1798, Garantes de rentes viagères

Cette formule, qui peut apparaître quelque peu surprenante, indique un système de rentes viagères établi « sur la tête et la vie » d’un groupe de filles de la ville de Genève à la fin du XVIIIe siècle. Cette opération a eu un grand succès et a été répétée plusieurs fois, en constituant finalement un modèle financier à l’échelle internationale.

C’est le ministre du Trésor français Jacques Necker (1732-1804), banquier genevois établi à Paris, et à la tête d’une immense fortune qui entreprend de rétablir l'équilibre des recettes et des dépenses publiques en France. Nommé directeur général des finances en 1777, Necker décide de recourir largement à un système capitaliste d’emprunt qu’il tire de l’expérience de la Banque genevoise.

Dans une culture européenne encore marquée par la désapprobation culturelle et religieuse vis-à-vis du prêt à intérêt, l’emprunt viager est une formule de placement qui permet de concilier les mœurs rentières des élites bourgeoises, et les besoins d’argent des institutions de crédit qui financent les États. L’émission de rentes viagères est, par exemple, le système privilégié par la monarchie absolutiste française pour financer ses guerres sans augmenter les impôts.

Les banquiers genevois se montrent particulièrement ingénieux en constituant le système viager dit des « trente demoiselles ». Les rentes sont réunies dans un fond unique, placé sur trente filles genevoises. Les titres sont divisés en parts que l’on peut vendre. En répartissant l’achat sur trente nominatifs, en cas de décès d’une garante la rente viagère diminuait seulement d’un trentième. Le ou la titulaire disposait ainsi d’une rente qui était présentée comme étant sans risques et pouvant se percevoir pendant quarante-cinq ans ou plus.

Les banquiers genevois agissent comme intermédiaires entre les institutions publiques et les privés. Les filles, qui ont entre 4 et 7 ans, sont choisies par des médecins sur la base d’une évaluation minutieuse de leurs origines sociales, de leur bonne santé et résistance aux maladies, ce qui permet de garantir leur espérance de vie. Au fil des années, elles disposent d’un suivi médical gratuit financé par les actionnaires. Leurs noms sont connus, grâce à la publication et mise à jour régulière des listes pour les acquéreurs. Le contrôle du style de vie des filles est constant. Cultivées comme des champignons, selon l’expression imagée de l’historien Herbert Lüthy, les demoiselles genevoises sont présentées par médecins et financiers comme une élite physique et morale, qui en raison de son genre, incorpore les qualités intrinsèques attribuées à la ville. Dans la publicité faite à ce nouveau système rentier, Genève est louée comme un lieu privilégié de résidence et de vie, en raison de son site naturel, de sa prospérité économique et de la liberté dont jouit la république, des éléments qui diminuent les risques de mortalité ou les contraintes de la mobilité pour des raisons de santé. Le système se montre profitable aux rentiers pendant vingt ans, avant de s’écrouler après la Révolution, suite au déficit de l’État français qui déclare banqueroute et ne rembourse plus les titres émis.

Les parcours individuels de ces jeunes femmes garantes de la qualité du style de vie genevois ne sont pas connus, ou sont cités de façon anecdotique, pour des cas qui ont eu des conséquences financières importantes : des disparitions de filles en bas âge, comme Jeanne Pictet de quatre ans, ou Elisabeth Pernette Martin de huit ans (entre 164 500 et 212 200 £ de rente perdues) ; la longévité d’Anne Jeanne Jolivel, décédée en 1863 à 86 ans, qui a survécu au système lui-même. Les historiens, jusqu’à des temps plus récents, se sont surtout intéressés à l’efficacité intrinsèque de l’opération. Présentée par ses promoteurs comme l’expression conjointe de progrès et rationalité, elle a été ensuite blâmée comme un modèle de spéculation permettant des folies financières et témoignant de la décadence de la culture rentière sous l’ancien régime.


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